Il est 16H25.

Suzanne entre à petits pas dans le hall de l’établissement. Elle a tenu à laisser le fauteuil roulant en haut de la rampe d’accès pour franchir dignement les portes automatiques au bras de Clément. L’occasion vaut bien qu’elle affronte debout le cortège de douleurs que Dieu lui fait endurer, comme il le fit avec le Job de l’Ancien Testament.

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Suzanne a toujours été très pieuse. A 13 ans, tout en pinçant le bas de son abdomen pour y retenir ses entrailles, elle jura d’entrer dans les ordres si elle survivait. Elle venait de s’empaler en chutant sur la souche d’un houx alors qu’elle courait dans les bois avec ses deux jeunes frères. D’abord recroquevillée en position fœtale, le sang chaud imbibant sa robe, elle comprit qu’elle mourrait si elle attendait là qu’on vînt la secourir, d’autant que ses frères ne trouveraient peut-être pas le chemin le plus direct pour rejoindre la maison, ni pour revenir. Donc elle se leva et marcha vers le hameau perdu dans les bois mayennais, pliée en deux et les mains tenant son ventre. Ce jour-là, Suzanne pris donc doublement son destin en mains, sans mauvais jeu de mots : elle échappa à la mort en allant aux devants des secours et promit sa vie à Dieu. C’était en 1953.

 

Il est 16H35.

Clément a géré les formalités d’admission après avoir assis sa tante sur le fauteuil roulant, épuisée par l’exploit de son entrée bipède. Il l’emmène à l’ascenseur qui attend déjà ouvert et appuie sur le bouton du troisième. Des innombrables rejetons que les huit frères et sœurs de Suzanne ont engendrés, Clément est le plus proche d’elle. Le fait qu’il soit son filleul n’explique pas tout. Du haut des 40 ans d’écart qui le contemplent, sa marraine est la figure emblématique de la génération précédente, lui confiant tacitement le rôle de témoin pour les prochaines, lui, le benjamin de sa propre génération. Conteuse hors pair, elle lui a confié ses souvenirs d’enfance, dans un milieu très pauvre d’ouvriers agricoles, mais très heureux grâce à la solidarité familiale et à la formidable liberté des enfants en pleine nature… même si ceci faillit lui coûter la vie.

Les hasards de l’existence – à supposer que ce soient vraiment des hasards – ont installé Clément à Grenoble dès la fin de ses études, où Suzanne vivait depuis près d’un demi-siècle. Ils n’ont pas manqué d’occasions de partager leur temps, seuls Isérois de leur famille, alors que la majorité du clan est restée en Mayenne.

Dire que Clément est l’enfant que Suzanne n’a jamais eu est sans doute un cliché. Mais c’est vrai qu’ils ont construit leur relation sans le lien ombilical parfois trop prégnant quand on prend de l’âge. Ils l’ont voulue.

Si Suzanne n’a pas d’enfant, ce n’est pas du fait qu’elle soit sœur selon le vœu de son enfance. Quand elle gifla l’évêque qui recevait les novices dans son bureau pour leur montrer sa conception de l’amour de son prochain, elle sut que son noviciat s’arrêtait là. De toute façon, bien avant l’incident, l’interprétation que les Hommes – et surtout les hommes, sans majuscule – font de la parole de Dieu la laissait de plus en plus sceptique. Qu’à cela ne tienne, elle vivrait sa foi de l’intérieur et la mettrait au service des autres : elle entreprit des études d’infirmière. C’était en 1960.

 

Il est 16H50.

L’équipe les a accueillis avec une jovialité sans obséquiosité qui a plu à Suzanne. Elle a demandé d’abandonner les Madame Vivier pour l’appeler Suze, le diminutif donné par ses amis dès ses débuts d’infirmière libérale. Maligne, elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle avait un faible pour la Suze, visant en réalité à s’épargner le surnom par trop classique de Suzy. Cohérente, elle joignit le geste à la parole en adoptant pour toujours la boisson homonyme, qu’elle prend sans faute en digestif chaque soir.

Elle est installée dans un fauteuil qui rappelle celui d’un dentiste, mais sans les instruments de torture, observe-t-elle, déclenchant des sourires. Suze a l’humour bien aiguisé, volontiers pince- sans-rire, souvent dans l’autodérision. Ce fut longtemps son arme défensive. Dans ces années 60, être sans mari après ses 25 ans pouvait faire jaser, et s’afficher avec divers amoureux au fil des mois n’avait pas meilleure presse. Plutôt que d’imaginer les murmures dans son dos, elle se proclama nonne repentie en rattrapage. Ce qu’on ignorait, c’était que les quelques compagnons sérieux qu’elle eut jusque vers ses 35 ans la quittaient quand ils apprenaient qu’elle ne pourrait pas leur faire d’enfant, selon l’expression consacrée. L’accident de ses 13 ans avait en effet provoqué des lésions irréversibles à l’utérus. La large cicatrice en forme d’ancre de marine, dont son nombril formait l’anneau, avisait les gamètes mâles qu’ils courraient au naufrage, comme elle disait à ses amies intimes, toujours pour rire, mais aussi pour tenir tête à ce coup du sort.

De toute façon, Suze avait trop à faire avec ses patients pour s’apitoyer sur elle-même. Elle voyait des blessures bien pires que la sienne. Diabète, cancer, amputation d’un membre, paraplégie, et tant d’autres. La plus révoltante ne devrait pas être nommée blessure : la grossesse non désirée. Invisibilisée. Ces jeunes femmes ayant vécu un accident n’étaient pas inscrites à sa patientèle. Elles devaient cacher leur blessure de l’opprobre et la soigner en secret. Même prévenir cette blessure était clandestin. Aussi, dès qu’elle en eut connaissance, Suze entra-t-elle dans le Mouvement Français pour le Planning Familial, dont le premier centre avait ouvert à Grenoble. Si elle-même avait surmonté sa condition de femme infertile, ne devait-elle pas aider celles qui aspiraient à être maîtresses de leur propre fertilité ? C’était en 1966.

 

Il est 17H00.

La perfusion posée, on demande à Suze si elle souhaite prendre un médicament apaisant. Elle répond que le seul apaisant qu’elle connaisse s’appelle comme elle et titre à 15° d’alcool. « Vous connaissez la Suze, en Belgique ? » demande-t-elle. Cette fois elle déclenche des rires. Clément voit des échanges de regards trahissant une admiration presque perplexe devant une telle décontraction. Comme convenu au préalable, on les laisse seuls pour une vingtaine de minutes.

Clément sort deux cadres d’un sac en carton et les pose sur le plateau d’une table mobile. Il en glisse les roulettes sous le fauteuil pour que Suze ait les cadres sous les yeux. Le premier est une photo. On y voit Suze qui enserre de ses bras la taille d’une femme africaine, celle-ci l’enlaçant aux épaules. Leurs fronts se touchent. Leur sororité irradie. Cette femme est Stella, Burkinabé, à qui Suze a rendu visite tous les 3 ou 4 ans pendant des décennies. Elle aussi infirmière, elle dirigeait un centre d’accueil des femmes dans un village jumelé avec la commune iséroise où Suze a toujours vécu et dont elle a longtemps été adjointe au maire. Même si le contexte culturel et sociétal différait de la France, l’enjeu du centre était le même que celui du Planning Familial : offrir aux femmes de régir leur condition féminine dans un monde qui veut la leur faire subir.

Le second cadre abrite un dessin à l’aquarelle avec quelques traits au feutre fin. Il est de la main de Stella. Lors de la visite de Suze où a été prise la photo, Stella venait de dévorer L’Évolution Créative, d’Henri Bergson, où le philosophe oppose au déterminisme la créativité et la spiritualité. Quand Stella lui en parla lors de l’une de leurs longues soirées à refaire le monde, Suze se souvint de la phrase résumant la pensée bergsonienne : « L'avenir n'est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire. » Les deux amies convinrent que cela résumait bien leur combat. A l’aéroport de Ouagadougou, Stella offrit à Suze la photo agrandie et le dessin. On y voit un mur, symbole de privation de liberté, sur lequel la citation est écrite en lettres multicolores. En étreignant son alter ego avant d’embarquer, Suze sut que ces deux carrés de papier seraient ses fétiches pour toujours. C’était en 1992.

 

Il est 17H25.

On frappe à la porte. Clément répond. La médecin, l’infirmière et le psychologue entrent presque sur la pointe des pieds, en souriant à Suze et son neveu. Ce que ces deux-là se sont dit restera entre eux. Ce ne sont pas de grands extravertis. Ils n’ont jamais vraiment verbalisé l’amour qu’ils se portent. Peut-être était-ce le moment de le faire, mais peut-être ont-ils détourné leurs mots vers les deux cadres, les commentant une énième fois, Suze ajoutant des anecdotes à tout ce qu’elle a déjà raconté.

Le psychologue demande à Suze si elle est prête. Elle confirme. La médecin greffe une petite poche au cathéter. Une ultime fois, le psychologue demande à Suze si l’on doit poursuivre. Suze acquiesce sans marquer de temps d’arrêt. Alors la médecin prend sa main droite et la place sur la vanne située à quelques centimètres de la perfusion sur son bras gauche, puis lui explique comment la manœuvrer, insistant sur le fait qu’elle dispose de tout le temps qu’elle veut.

Suze regarde Clément droit dans ses yeux qui ruissellent, contemple les deux cadres l’un après l’autre et prononce à voix haute la phrase du dessin. « L'avenir n'est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire. »

Elle tourne la vanne. Dans les quelques secondes que dure son assoupissement, l’infirmière incline le dos du fauteuil pour que la tête de Suze ne s’affaisse pas. La médecin et l’infirmière sont très concentrées, guettant tout signe de souffrance de la patiente. Tout se déroule normalement.

Suze rejoint Stella, partie il y a cinq ans à la rencontre de Dieu, que Suze nomme mentalement Dieue depuis longtemps, pieuse insolence face aux canons religieux qui en font un être masculin. Suze crée une dernière fois son avenir plutôt que d’attendre, comme durant toute sa vie.

 

La médecin constate l’heure du décès. Nous sommes le 7 octobre 2025.

Il est 17H30.

 

Renan Levaillant

Prix 2026 Concours de Nouvelles de Mots Pour Mots