
Dans quelques forêts bretonnes, on trouve encore parfois des lieux de culte remontant à cette époque de la Révolution Française sur laquelle Solenn Mabo a centré ses recherches.
« On a aussi bien conservé la mémoire des révolutionnaires que celle des contre-révolutionnaires à l'image d'une région où ces deux blocs ont existé et se sont affrontés – analyse l'historienne – et ces lieux de culte ont fini par rassembler très largement ».
Son travail, lui aussi, rassemble les deux courants opposés. D'un côté comme de l'autre des femmes se sont engagées et ont parfois payé de leur vie, soit leur volonté d'être citoyennes, soit leur fidélité à l'ancien régime principalement représenté par l'Eglise.
« On a beaucoup étudié les Bleus de Bretagne, on s'est beaucoup intéressé aux Chouans » rappelle Solenn Mabo lors de sa conférence aux Champs Libres à Rennes ce vendredi 13 mars. Avec son livre, "Citoyennes ou rebelles, des Bretonnes dans la Révolution Française", l'historienne et maîtresse de conférence en histoire moderne à l'université Rennes 2, a choisi de retracer les parcours parallèles de deux types de femmes engagées durant cet épisode sur le territoire breton. D'un côté, celles qui cherchaient à exister dans une vie politique dont elles étaient exclues, de l'autre celles qui à travers des engagements plutôt religieux se battaient pour conserver le modèle ancien.
Des actions moins visibles
Dans les nombreux tableaux qu'elle propose pour illustrer son propos, la chercheuse souligne que les femmes sont souvent des « figurantes, pas totalement hors champ mais jamais au centre ». Commentant une œuvre de Charles Fortin peinte en 1853, elle ajoute : « on se dit qu'il y a beaucoup plus à dire sur ces chouans qui guettent le danger et qui sont armés que sur la vieille femme qui cuit la galette, mais moi, j'ai décidé de m'intéresser aux vieilles femmes qui cuisent la galette, c'est-à-dire à toutes celles qui ont participé à la chouannerie par des actions logistiques en soutenant les combattants, en les hébergeant, en les nourrissant, des gestes aussi risqués parfois que les combats. »
Pas toujours facile de trouver des traces des engagements des femmes dans une histoire très largement écrite au masculin qui s'intéresse soit aux sphères du pouvoir et de la citoyenneté soit à l'histoire de la guerre. « Ce n'est pas le bruit des armes donc ce sont des actions moins visibles! » estime Solenn Mabo. Pour trouver celles qui sont privées de droits politiques mais aussi écartées des combats, l'historienne reconnaît avoir dû « dépouiller beaucoup d'archives » ! « J'ai surtout relu – dit-elle – des archives qui avaient déjà été utilisées, en essayant de pister les petites traces des actions féminines. »
Et bien sûr, elle en a trouvé. Assez en tout cas pour écrire et documenter son livre sur la couverture duquel elle a choisi de représenter deux femmes sorties d'un tableau. Elargie, l'image révèle une scène où deux citoyennes défendent un arbre de la Liberté attaqué par des chouans. « J'ai gardé ces deux figures sans forcément les inscrire dans un camp ou dans l'autre – explique-t-elle – pour évoquer qu'elles ont pu tout aussi bien défendre l'arbre de la Liberté qu'au contraire être du côté de ceux qui l'attaquaient. »
Pas de revendications d'égalité des droits
Avant la Révolution, en Bretagne comme partout en France, les femmes contribuent à la vie sociale, travaillent massivement pour celles des milieux populaires sans être reconnues par les corporations de métiers et participent activement aux différentes révoltes pour la faim. On raconte qu'à Rennes, en septembre 1788, elles étaient à la tête des révolté.e.s qui brisèrent les étals des boulangers des halles.
Dans l'Ouest, l'image féminine de l'époque révolutionnaire qui demeure est assez largement celle de la « fanatique » contre-révolutionnaire. Mais en s'attachant aux documents issus des clubs politiques, Solenn Mabo a aussi rencontré des femmes, non pas membres de ces clubs, bien sûr, puisqu'ils étaient exclusivement constitués d'hommes, mais présentes dans le public où parfois, elles prenaient la parole.
Aucune demande claire d'égalité des droits politiques mais une manière détournée de demander pour elles aussi la citoyenneté à cette République pas vraiment féministe. « En Bretagne – dit encore l'historienne – il y a un tel affrontement entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires que ça laisse assez peu de place à d'autres revendications. Il y aura à la fois moins de demandes populaires pour plus d'égalité sociale et moins de demandes féminines pour plus d'égalité femmes/hommes que dans d'autres régions de France ».
Pour « sortir de leur rôle de spectatrices », les femmes s'investissent dans l'effort de guerre matérialisé par les dons patriotiques. Ces assemblées d'abord fréquentées par les épouses, filles ou sœurs des citoyens membres, s'ouvrent progressivement et on voit apparaître des femmes du peuple dans les tribunes, des ouvrières de l'arsenal à Lorient, des lingères à Saint-Malo. Elles aussi, comme leurs sœurs plus argentées, s'engagent dans les dons patriotiques pour l'achat de bateaux notamment ou la confection de vêtements pour les soldats.
Un peu de pouvoir grâce à l'Eglise
Coté contre-révolutionnaire, c'est l'Eglise qui permet aux femmes de s'engager voire parfois de s'assurer une certaine autorité dans les paroisses. Avec la Révolution et ses réformes religieuses, les prêtres de la très catholique Bretagne doivent choisir leur camp ; soit ils adhèrent au projet révolutionnaire, soit ils le rejettent. Et pour ceux qui refusent le changement, il reste l'exil ou la clandestinité, qui seuls, permettent d'échapper à la peine de mort.
Paroissiens et paroissiennes se sont rapidement montrés solidaires de leurs curés et les femmes ont été les plus nombreuses à leur assurer logement et nourriture. « Hommes et femmes se sont mobilisés – précise Solenn Mabo – ce n'était pas une affaire de femmes. Mais il y a quand même un profil qui se dégage, c'est celui de la femme sans mari, veuve ou célibataire. » Pour elles, l'Eglise offre une certaine protection dans une société où vivre sans mari est hors norme.Celles qui cachent un prêtre acquièrent une sorte de pouvoir sur lui. Leur maison devient un lieu de rendez-vous, on leur demande audience avec le prêtre réfractaire pour obtenir un mariage, un baptême, une confession... Parfois leur notoriété dépasse les frontières de la paroisse pour s'étendre à l'échelle de la région et les « maisons tenues par des veuves » deviennent des lieux sûrs notamment pour les royalistes qui débarquent d'Angleterre sur les côtes de Saint-Coulomb.
Mais si les femmes contre-révolutionnaires bénéficient d'un certain pouvoir, elles en payent aussi le prix. Sur une soixantaine d'hommes et autant de femmes arrêté.e.s pour avoir caché un prêtre, une vingtaine de femmes seront condamnées à mort pour un seul homme ! A noter que là encore, toutes les femmes condamnées à mort, sauf une, sont veuves ou célibataires.
Des figures de martyres
Pendant longtemps les historiens diront que les femmes bénéficiaient d'une certaine indulgence des juges à cause de leur « nature féminine ». Elles sont caractérisées par des stéréotypes qui auront la vie dure. Jugées stupides, trop sensibles, incapables de raisonnement, on les pensent irresponsables ; des arguments qui resserviront sous la Troisième République pour leur refuser le droit de vote. « Mais – souligne Solenn Mabo - on voit qu'elle peuvent être aussi sévèrement réprimées parfois même plus que les hommes ». Quand il s'agit des combats, les hommes sont plus lourdement condamnés. Les femmes ne sont pas autorisées à user d'armes à feu, ce n'est pas par elles que vient la mort et ça fait toute la différence. Ce n'est « seulement que dans 10% des affaires jugées pour chouannerie que des femmes sont inculpées ; les actes qu'elles commettent sont jugés moins graves » rappelle l'historienne. Sauf, semble-t-il, lorsqu'il s'agit de donner abri à un homme d'Eglise !
Ces paroissiennes prennent peu à peu des places de « martyres de la foi » à l'exemple de cette jeune fille tuée par des Républicains dont garde la mémoire le Chêne à la Vierge dans la forêt de la Guerche. On trouve aussi d'autres lieux qui, eux, célèbrent des citoyennes tuées par des Chouans. La mémoire populaire en a gardé la trace et transmis des sortes de cultes encore longtemps après leur mort. Si peu de noms sont restés, Solenn Mabo réveille « une histoire d'anonymes longtemps négligée » avec quelques rares figures locales dans chaque camp qu'elle contribue à remettre en lumière.
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : lire Citoyennes ou rebelles, des Bretonnes dans la Révolution Française de Solenn Mabo aux éditions des Presses Universitaires de Rennes
photo : le 13 mars Solenn Mabo présentait son ouvrage à la Bibliothèque des Champs Libres - rencontre animée par Arnaud Wassmer
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