
Malgré « l'acharnement des autorités turques à la réduire au silence », Pinar Selek, sociologue et écrivaine, mais aussi féministe militante des droits humains, n'a jamais baissé la tête et reste « une intellectuelle profondément libre ».
En prononçant son éloge , Fanny Jedliki, maîtresse de conférence en sociologie à Rennes 2, a salué en elle « un des visages de la liberté académique bafouée ».
Alors que lui était remis, le 25 septembre, le diplôme de Docteur Honoris Causa par l'université de Rennes, Pinar Selek a refait le chemin jusqu'à son dernier livre, Lever la tête, le récit de sa recherche empêchée sur les résistances kurdes de Turquie.
C'est une histoire d'effacement et de mémoire enfouie. La mémoire de Pinar Selek, « tombée au fond d'un puits » suite au traumatisme lié à l'emprisonnement et à la torture. Celle du peuple kurde, privée de visibilité par le pouvoir turc. La première, peu à peu sortie de l'ombre façonne l'histoire de Lever la tête. La seconde est au cœur de la recherche menée par Pinar Selek de 1995 à 1998, dans cette « zone » de l'est de la Turquie où survit un peuple fier de sa culture qui dans le secret à tout fait pour préserver sa langue, ses chants et ses danses, ses traditions... Tout ce que le pouvoir en place aurait voulu anéantir.
Quand Pinar Selek est arrêtée en juillet 1998, elle vient de terminer trois années de recherche sociologique sur la résistance kurde. Ce que l'on veut lui faire dire ce sont les noms de ceux et celles qui ont alimenté son travail et qui luttent chaque jour contre l'effacement de leur peuple. Dans ces années de la fin du 20ème siècle, la résistance est forte et la répression terrible. Des dizaines de milliers de mort.es ; des milliers de villages détruits...
« Je ne résiste pas comme une héroïne qui n'a pas peur (…)
L'évanouissement vient parfois me soulager
de la douleur et de la tentation de parler »
En prison pendant deux ans et demi, meurtrie par les tortures infligées, Pinar Selek n'a jamais parlé, n'a livré aucun nom, fidèle au contrat tacite de la chercheuse avec ses enquêté.es dont elle respecte l'anonymat. Ses enregistrements, ses notes, ses carnets de travail lui ont été confisqués et seront détruits. De sa recherche, il ne reste rien, Pas même sa mémoire qui a comme effacé tout ce qu'elle ne pouvait pas – ne voulait pas – trahir. « Je ne résiste pas comme une héroïne qui n'a pas peur – écrit-elle - J'ai très peur surtout quand je ne vois rien, qu'ils me touchent tout le temps et qu'ils me mettent un revolver sur la tempe (…) L'évanouissement vient parfois me soulager de la douleur et de la tentation de parler ».
Ses propres mots écrits sur ses carnets, elle les entend ; ses bourreaux lui lisent à voix haute tandis qu'elle est torturée. Pinar ne parle pas, mais elle enregistre tout. Inconsciemment. Sa recherche entre en elle. Durant toutes les années qui suivront, dans son exil à partir de 2009, en Allemagne d'abord, en France depuis 2011, elle porte en elle ce travail qu'elle croit détruit.
Les accusations de l'état turc s'amplifient, on lui reproche la responsabilité d'un attentat, les procès se succèdent. Chaque fois, Pinar est acquittée mais l'état continue à s'acharner. Il requiert la peine de mort, puis après son abrogation, la menace de la prison à perpétuité. Son exil forcé la prive de sa famille, de son pays, de son passé. Aujourd'hui, un mandat d'arrêt international empêche la chercheuse de quitter le territoire français. Ses procès se poursuivent en Turquie, sans elle. La prochaine audience est prévue pour début 2027.
« Je me suis retrouvée devant le puits de ma mémoire ;
j'ai regardé le trou noir et j'ai commencé à tirer
quelques matériaux confisqués »
Pinar Selek a continué son travail. Brillamment. A Berlin, Strasbourg, Lyon ; aujourd'hui à Nice où elle est maîtresse de conférence à l'université Côte d'Azur. Elle a publié de nombreux ouvrages, défendu des causes multiples notamment celle des femmes et celle des migrant.es. Sa recherche enfouie sur le peuple kurde est restée en elle, « tombée au fond du puits » dit-elle.
Vingt-six ans après, elle constate qu'elle a passé beaucoup de temps à défendre sa recherche mais qu'elle n'en a jamais vraiment parlé. L'envie est là, soudain, de « sauver [sa] recherche » mais aussi de se « réparer ». « Je me suis retrouvée devant le puits de ma mémoire – écrit-elle dans Lever la tête - j'ai regardé le trou noir et j'ai commencé à tirer quelques matériaux confisqués à ma recherche. (…) J'ai entamé un dialogue entre la chercheuse du passé et celle du présent ».
Un exercice long et difficile, douloureux même, qui implique son corps tout entier. Les souvenirs de son matériau de recherche détruit, explique Pinar dans son livre, ne se rattachent pas seulement à ces quelques années de travail sur le terrain. Ils la renvoient aussi, surtout parfois, au contexte de leur destruction. « Ils ont été lus et répétés sous la torture. Les yeux bandés je ne voyais pas les bouches qui les lisaient » se souvient-elle. « Aujourd'hui – écrit-elle encore – quand je tire du puits de ma mémoire un matériau, je sens l'odeur de la cigarette et une énorme douleur. Et je comprends comment j'ai imprimé en moi ces matériaux.(...) La torture, au lieu de les évacuer, a eu un effet contraire, et a fait en sorte que s'enracine en moi la mémoire de mon étude ».
Ces « matériaux vivants » ressortis du puits ne pourront plus y entrer. Pinar se dit délivrée. Elle qui écrivait en prison dans un de ses contes « le monde est infini, personne ne peut m'enfermer » a désormais réussi à sauver sa recherche. Et avec elle, toute la mémoire du peuple kurde. « Son travail – rappelait Fanny Jedliki lors de la cérémonie de Rennes 2 – constitue un modèle inspirant particulièrement en ces temps sombres pour la démocratie et la pensée critique ».
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : lire Lever la tête, la recherche interdite sur la résistance kurde de Pinar Selek, Université Paris Cité Editions dans la collection « Démêlés »



